La fin du festival Le rock dans tous ses etats

Un moment « douloureux », une décision « brutale »… A L’Abordage, l’association organisant le festival d’Evreux Le Rock Dans Tous Ses Etats, l’ambiance est morose. Et pour cause : il n’y aura pas d’édition 2017. La faute à une suppression brutale des subventions, mais pas que. Thierry Auzoux-Lavallé, président de l’association, dénonce une « mise à mort progressive » du festival et des organisateurs. Tribune.

Article du magazine STUGI : http://www.tsugi.fr/magazines/2016/12/16/rock-dans-tous-ses-etats-mort-21281

« Pour bien comprendre la situation actuelle, il faut revenir huit ans en arrière, quand L’Abordage a récupérer la gérance complète du Rock Dans Tous Ses Etats. La ville d’Evreux nous a mis à disposition un directeur – comprendre qu’elle payait son salaire. Pour être tout à fait exact, elle nous l’a imposé. Dès son arrivée, ce directeur a eu la folie des grandeurs. On a essayé de lui faire comprendre que ses désirs étaient bien trop coûteux à mettre en place, en vain : on a échappé de peu au feu d’artifice, mais on a tout de même essuyé un déficit de 160 000 euros. Un gros caillou dans la chaussure.

Tous les ans, à l’assemblée générale, on soulignait que ce déficit ne nous donnait pas de marge de manœuvre. Mais jamais on ne nous a suivi, et on a subi cette perte pendant huit ans. Le fameux directeur a fini par partir. La mairie a donc arrêté de payer son salaire – sans pour autant augmenter nos subventions. Ce trou de 160 000 euros mis à part, le festival a été globalement à l’équilibre pendant plusieurs année. Ça fonctionnait.

L’ouverture d’une SMAC (Salle de Musiques Actuelles) à Evreux est depuis plusieurs années un des combats de l’association L’Abordage. Il y a deux ans, le maire de l’époque avait accepté son ouverture dans le cadre d’une Délégation de Services Publics. L’Abordage a été la seule association à candidater pour en récupérer la gérance. Mais le maire n’a pas signé… Et il n’a pas été réélu ! La nouvelle municipalité, dirigée par le maire Guy Lefrand (LR), a décidé de changer le projet et a créé un Établissement Public de Coopération Culturelle (EPCC) pour mutualiser les activités culturelles de la ville – un peu comme si les commerçants décidaient d’ouvrir une charcuterie-poissonnerie pour faire des économies… Ce qui n’a aucun sens. On a donc perdu les trois quart de notre activité, puisque l’EPCC récupère la programmation à l’année de la SMAC et les actions culturelles qu’on pouvait mettre en place – nos activités pour le jeune public, l’accompagnement d’artistes, etc. Il ne nous reste plus que le festival.

Au 1er juillet, tous les salariés de L’Abordage ont été transférés à l’EPCC, ne restent plus que les bénévoles. On doit donc produire un festival sans salariés. La comptable de l’EPCC devait nous aider, mais c’est très compliqué : on se retrouve à faire un travail qui n’est pas le nôtre. Et comme on n’a plus d’activité autre que le festival, l’argent ne rentre plus. Comment payer les factures de 2016 ? Comment s’engager pour 2017 ? On a alerté la ville, le département, et la région. On nous a fait des promesses, dans un premier temps. Et il y a un mois et demi, on nous a annoncé que l’EPCC récupérait le festival. Sauf qu’une EPCC est publique, et n’a donc pas le droit d’avoir des bénévoles, ce qui représente au Rock Dans Tous Ses Etats 400 personnes par édition. Une EPCC n’est pas adaptée à un festival. La mairie a fini par s’en rendre compte.

Sauf que ce lundi 12 décembre, le maire, à partir de chiffres provisoires (les comptes de 2016 non clôturés) et de montages étranges – il a additionné le déficit et les dettes fournisseurs, sauf que les dettes sont comprises dans le déficit, et a compté des subventions que nous n’avons pas reçues -, a annoncé que le Rock Dans Tous Ses Etats coûtait un million d’euros à la ville. C’est faux : notre dette s’élève à 250 000 euros environ, un déficit causé par la fameuse première édition de 2008, et par celle de 2016 : la ville nous a poussés à faire un grand festival, avec une tête d’affiche (en l’occurrence Louise Attaque), quitte à risquer de perdre de l’argent. Ils nous ont promis qu’ils nous aideraient ensuite. Encore faux. Ils ont voulu monter en puissance. Aujourd’hui ils nous lâchent. Dans ce communiqué du lundi 12 décembre, la ville, le département et la région ont annoncé conjointement qu’ils ne soutiendront plus L’Abordage. Ces subventions représentaient pour nous 245 000 euros par la ville, 60 000 par le département et 80 000 par la région, soit 385 000 euros. C’est toujours moins que nos fonds propres (800 000 euros gagnés à la billetterie et auprès de nos partenaires privés) ou que la valorisation des bénévoles (300 000 euros). Mais 1,2 million ce n’est pas assez pour monter un festival. Surtout sans salariés.

On a toujours voulu aller chercher les talents de demain plutôt que les têtes d’affiche d’aujourd’hui. Mais le maire veut voir des groupes qu’il a pu entendre à la télé, une succession de grands noms sans cohérence et identique à celle des autres festivals. Il tue L’Abordage pour créer un festival à son image. Dans le journal La Dépêche d’Evreux, un drôle de dessin de presse par Colm a été publié. On y voit l’Hôtel de Ville. La légende est sans équivoque : « Après le Rock Dans Tous Ses Etats, ce sera Le Rock Selon Moi ». Le maire est allé jusqu’à me proposer de prendre la présidence de la nouvelle association qui organisera le RDTSE (qui va changer de nom, du coup) : voilà le niveau, et le mépris accordé au travail effectué depuis toutes ces années. On a même entendu des « ça ne doit pas être bien compliqué à faire ». A voir.

Aujourd’hui, nous attendons la liquidation judiciaire de l’association. Le Rock Dans Tous Ses Etats est mort, et L’Abordage aussi. Une mise à mort progressive. »

Thierry Auzoux-Lavallé, président de feu l’association L’Abordage

 

 

 

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